Louis Blériot, ce " Christophe Colomb aérien de la Manche ", qui invente l'aéroplage en promettant à la station un avenir prestigieux et sportif, a fait construire sa villa "L'escopette" sur la digue. A la toiture couvrante jusqu'au premier étage est confiée la délicate mission de coiffer les trente-deux chambres du programme.
Les pièces de réception au premier étage (plus près du ciel) se groupent sur le pignon principal qui domine la plage et les terrains de sports, à l'angle de la digue et du parc des tennis. Le fond blanc des portes et volets, décoré de quatre losanges peints au pochoir et encadrés par une couleur jaune moutarde qui est reprise pour l'ensemble des boiseries, montre que L'escopette n'a que la polychromie pour alléger sa silhouette assise sur le soubassement de granit bleuté qui est réservé aux automobiles et aux services.
Même le dessin de la villa Wilhelmine, la propre résidence de l'architecte Louis Cordonnier (il a construit toutes les villas d'Hardelot sauf la villa Mercier), malgré son bow-window octogonal à l'angle de la loggia et son bardage de tuiles plates, éprouve bien des difficultés à réduire la verticalité et l'importance du soubassement, au point qu' il semble que le vent qui s'engouffrerait au-dessous du toit l'ait gonflé à la façon d'un ballon. Les rectangles de ses volets, divisés en quatre triangles oranges et blancs, sont davantage un clin d'œil fantaisiste qu'un réel hommage à l'architecture vernaculaire flamande. D'autres villas de Cordonnier, d'une taille plus modeste, rejoignent peu à peu le sol et rivalisent d'élégance avec ses villas touquettoises construites une quinzaine d'années auparavant.
La villa Le Bon Gîte qui, elle aussi, fait partie du cercle restreint entourant les tennis, s'ouvre directement sur le jardin et manifeste une proximité plus grande avec la vie balnéaire. Les couleurs des volets, les bandes obliques et les variations flamandes sur le thème des losanges et damiers se complètent par des aménagements intérieurs bien plus inspirés de la décoration viennoise ou anglaise que d'une quelconque authenticité régionale. Les villas de Louis Cordonnier, qui n'offrent que de lointains rappels avec les anciennes maisons des paysans de France et du Boulonnais, illustrent une version toute balnéaire du régionalisme et un assouplissement des règles strictes que l'architecte avait adoptées dans la métropole lilloise.
Ces villas semblent pourtant illustrer aux yeux des commentateurs une forme de convenance au milieu, même si elle est présentée comme paradoxale: La maison d'esprit moderne, ou comme comprise d'après la vieille mode française, au lieu de participer à la vie du paysage qui l'encadre, fait participer le paysage à sa propre vie [...]. Ces robustes maisons amplement coiffées de toits débordants et descendant très bas, dont les couleurs vives des boiseries jouent dans la grisaille générale, donnent le sentiment que ce sont bien celles qui conviennent au milieu.
Les matériaux employés sont tous du pays. C'est d'abord le granit gris bleuté qui forme un robuste soubassement, puis les briques vernissées, employées en petit nombre, le ciment que l'on produit à Boulogne. Alors qu'ailleurs le ciment est considéré comme le meilleur représentant de l'architecture internationale, il trouve ici des lettres de noblesse et une légitimité grâce à la présence de l'industrie cimentière boulonnaise.
Les cabines de plage que dessinait Louis Cordonnier illustrent bien la liberté que prend ce fervent novateur du régionalisme par rapport à ses sources d'inspirations préférées : leur polychromie reprend, sur deux côtés, le motif des quatre divisions triangulaires des volets flamands. Mais si ces cabines, montées sur roues et dont le faîtage est curieusement décoré par une découpe en forme de corne, sans doute en hommage aux vents, sont les modèles obligatoires que propose la société, la couleur qui alterne avec le blanc est laissée au choix de chaque estivant.
La rubrique "l'Histoire" dans la revue d'Hardelot.